Pour tabler ensemble sur nos différences
Document de travail sur la mise en place de coalitions, le litige coopératif et le litige stratégique
Rédigé par :
Avvy Go, Metro Toronto Chinese and Southeast Asian Legal Clinic (MTCSALC)
John Fisher, Égalité pour les gais et les lesbiennes (ÉGALE)
Pour :
Le Programme de contestation judiciaire du Canada
294, avenue Portage, pièce 616
Winnipeg, Manitoba
Téléphone: (204) 942-0022 Télécopieur : (204) 946-0669
Août 1998
Also available in English
Afin de se préparer à tenir ses réunions annuelles et sa consultation nationale, la direction du Programme de contestation judiciaire a demandé quon lui soumette un certain nombre de documents de travail, dont un sur la mise en place de coalitions, le litige coopératif et le litige stratégique. À la suite de discussions entre la direction du Programme, le Metro Toronto Chinese and Southeast Asian Legal Clinic et ÉGALE, il a été décidé que le thème du présent document de travail se prêtait à un effort coopératif. Cest ainsi que Avvy Go et John Fisher ont eu le plaisir de travailler ensemble à préparer ce rapport pour le compte de nos organismes respectifs.
Les renseignements soumis dans le présent document sont tirés dune série dentrevues téléphoniques tenues avec des membres de différents organismes en quête dégalité. Le but du document est dexplorer certains enjeux soulevés par le fonctionnement de coalitions et la participation aux litiges coopératifs et aux litiges stratégiques, afin dexaminer certains des avantages et des inconvénients qui sont inhérents aux divers concepts en jeu, didentifier certains des obstacles auxquels sont plus communément confrontés les groupes avec lesquels nous avons eu des discussions, et de déterminer comment les surmonter. Le présent rapport nétant quun document de travail, il vise dabord à stimuler la discussion, à soulever certains des enjeux et à susciter de nouveaux débats au cours des réunions des divers intervenants du Programme de contestation judiciaire qui auront lieu en septembre 1998.
Il pourrait être utile, au départ, dexpliquer certains des termes utilisés dans le présent document. Même sil est clair que les différents individus et organismes membres de nos communautés ont leurs propres définitions des divers concepts en jeu, nous entendons généralement par ´ mise sur pied dune coalition ª, dans le contexte du travail du Programme de contestation judiciaire, le processus par lequel divers organismes participent à une contestation judiciaire ; le ´ litige coopératif ª est le processus qui consiste à élaborer des contestations judiciaires qui sont instruites et dirigées par les membres des communautés touchées, plutôt que par les parties directement impliquées dans une cause ou leurs avocats ; et le ´ litige stratégique ª est le processus qui consiste à identifier et promouvoir les contestations judiciaires qui débordent des paramètres étroits dune cause particulière afin de faire généralement avancer la jurisprudence globale sur légalité et de promouvoir une plus large vision de légalité.
Processus délaboration du document de travail
Le présent document est basé sur un certain nombre dentrevues menées auprès dorganismes qui ont fait lexpérience de travailler en coalition ou de participer à des litiges coopératifs ou à des litiges stratégiques. On a choisi comme cause type une récente coalition formée de 13 différents groupes en quête dégalité, qui est intervenue dans la cause Rosenburg & SCFP c. le Canada ; on a organisé une conférence téléphonique regroupant les membres disponibles de la coalition et un des avocats impliqués dans la cause ; et on a tenu des entrevues individuelles avec les autres organismes en quête dégalité qui nétaient pas membres de la Coalition SCFP ou qui nétaient pas disponibles pour participer à la conférence téléphonique.
Les groupes suivants ont participé à la rétroaction par le truchement de la conférence téléphonique ou dune entrevue téléphonique :
Un certain nombre dorganismes dont le personnel ou les administrateurs nétaient pas disponibles en raison des vacances, se sont excusés de ne pouvoir participer. Nous savons aussi que la liste ci-dessus nenglobe pas tous les organismes et personnes qui possèdent de lexpérience dans la mise sur pied de coalitions et dans le litige stratégique. Le but des entrevues était tout simplement de réunir un échantillon raisonnablement représentatif des thèmes identifiés dans le présent document, et de chercher à identifier des fils conducteurs communs.
On a envoyé une liste des questions à tous les participants afin de susciter la discussion et la rétroaction. La liste des questions est annexée au présent document.
La coalition SCFP est née, vers la fin de 1976, en raison de plusieurs facteurs qui se sont conjugués. Étant donné que nous étions tous deux intimement liés à la coalition, la perspective que nous présentons à titre dauteurs du présent rapport peut difficilement être totalement objective. Néanmoins, nous voulions recueillir la rétroaction des autres membres de la coalition, et estimions que les origines et lévolution de la Coalition permettraient une étude intéressante de linteraction entre la mise sur pied dune coalition, le litige coopératif et le litige stratégique, tous des processus qui ont été rendus possibles grâce au soutien du Programme de contestation judiciaire.
À titre de renseignement de fond, mentionnons que le Programme a financé lintervention dÉGALE devant la Cour suprême du Canada dans la cause Egan c. le Canada, la première cause, intentée par les lesbiennes et les gais en vertu de la charte, à se rendre en Cour suprême. La cause Egan portait sur le droit des couples du même sexe à recevoir les mêmes avantages en vertu des dispositions sur lallocation du conjoint de la loi sur la sécurité de la vieillesse. Bien que la Cour ait conclue, par une faible marge de 5 voix contre 4, quil était discriminatoire de nier des droits égaux aux couples de même sexe, la Cour a aussi statué que la discrimination était justifiée en vertu de larticle 1 de la Charte des droits.
Plusieurs membres des communautés en quête dégalité ont été atterrés par le manque de rigueur de lanalyse de larticle 1 faite dans cette cause et par la facilité avec laquelle la Cour suprême a convenu que la discrimination était justifiée. Parmi les raisons quelle invoquait pour justifier la discrimination, on relève la ´ nouveauté ª de la réclamation, le droit des gouvernements dagir ´ progressivement ª, ou à petits pas, dans les questions de droits de la personne, et la nécessité de ´ retenue judiciaire ª dans les matières touchant les décisions gouvernementales, particulièrement lorsquune décision peut avoir des répercussions sur les dépenses publiques. Par ´ retenue judiciaire ª, la cour entendait que les juges hésitent souvent à contester le rôle du gouvernement en matière délaboration des lois ou des politiques.
Il est vite devenu évident que les droits de toutes les communautés en quête dégalité seraient menacés si la discrimination gouvernementale pouvait être justifiée simplement en démontrant que la réclamation était nouvelle, ou en invoquant la doctrine de retenue judiciaire. Ces inquiétudes se sont intensifiées lorsque la cour ontarienne (division générale) a rejeté la contestation, dans SCFP c. le Canada, de la définition de ´ conjoint ª rejetant le ´ sexe opposé ª, aux fins des dispositions sur linscription à la pension en vertu de la loi de limpôt sur le revenu, en statuant que la cour était ´ tenue de donner suite au dénouementª de la cause Egan. Apparemment, les tribunaux dinstance inférieure acceptaient de sen remettre à la décision Egan pour justifier la discrimination, sans même chercher à savoir si le gouvernement avait fourni des raisons ou de motifs valables pour justifier la discrimination, ce qui est pourtant exigé en vertu de larticle 1 de la charte.
Le Programme de contestation judiciaire a financé une étude de limpact de la décision Egan, étude qui a permis dexaminer plus à fond les motifs du jugement, ainsi que les différents moyens que lon pourrait utiliser pour en atténuer limpact négatif. À partir des conclusions de cette étude, ÉGALE décidait dinterjeter appel de la décision SCFP devant la Cour dappel de lOntario. Il semblait, cependant, quoutre leur réticence à reconnaître les droits des couples de même sexe, les tribunaux souhaitaient aussi reformuler de fond en comble lanalyse de légalité dune façon qui aurait vraisemblablement un impact négatif sur tous les groupes en quête dégalité. En conséquence, la cause semblait offrir un terrain idéal pour une intervention coopérative qui permettrait aux groupes en quête dégalité dunir leurs forces et de soumettre leurs doléances communes à la cour afin de faire valoir la nécessité de préserver lintégrité de lanalyse de larticle 1. ÉGALE a donc expédié une page sommaire décrivant la cause SCFP à environ deux douzaines de membres des organismes participant au Programme de contestation judiciaire. Elle a été agréablement surprise (et même renversé) de recevoir des réponses positives de 12 organismes intéressés à participer à la coalition proposée.
On a donc soumis une demande de financement dintervention judiciaire au Programme de contestation judiciaire. Cette demande a été approuvée, et une série dappels conférences ont eu lieu afin didentifier les principes de travail quutiliserait la coalition, dapprouver un budget et de choisir un avocat. On a confié le rôle de coordonnateur de la coalition à ÉGALE, et on a soumis une demande à la Cour dappel de lOntario afin de faire reconnaître le statut dintervenant à la coalition. Cest ainsi que la ´ coalition pour légalité ª a été acceptée comme intervenante par la cour. Elle réunissait les organismes suivants :
Notre avocat a été choisi pour présenter la demande dintervention de la coalition. Deux avocats ont alors travaillé comme avocats associés pour la coalition afin de préparer la plaidoirie. Un dentre eux était principalement chargé de préparer le mémoire énonçant les arguments écrits destinés à la cour, et lautre était principalement responsable de plaider la cause devant la cour. La première ébauche du mémoire a été élaborée par les avocats associés, en sinspirant de certains principes directeurs identifiés par la coalition. Plusieurs ébauches du mémoire ont été revues par les partenaires de la coalition, et des commentaires ont été fournis aux avocats associés, qui ont souvent participé directement à des appels conférences. Alors quon approchait la date limite de dépôt de la plaidoirie, les groupes intéressés ont parfois fourni leurs commentaires directement aux avocats.
La cause a été plaidée les 20 et 21 octobre 1997 et le jugement rendu le 23 avril 1998, en faveur des personnes qui contestaient la loi discriminatoire. La coalition a constaté, à sa grande satisfaction, que la cour avait saisi loccasion de réaffirmer vigoureusement limportance de faire une solide analyse de larticle 1 avant de reconnaître que certaines formes de discrimination étaient justifiées. Le 22 juin 1998, le gouvernement fédéral annonçait quil nen appellerait pas de la décision devant la Cour suprême du Canada.
Un appel conférence a ensuite été organisé afin de permettre aux partenaires de la coalition de partager leurs expériences en tant que membres de la coalition.
Lintervention de la coalition a été largement reconnue comme ´ une histoire à succès ª. Un participant a fait valoir que le rôle de coordination joué par ÉGALE avait été fort utile pour faire progresser le travail de la coalition et tenir les participants informés, tout en permettant aux groupes membres davoir leur mot à dire. Les membres de la coalition étaient tous très à laise avec lidée de confier à ÉGALE le rôle de coordonnateur de la coalition, puisque les faits pertinents de la cause reposaient sur un enjeu dimportance particulière pour les communautés gaies et lesbiennes. On a aussi reconnu quil aurait été plus difficile didentifier le partenaire coordonnateur idéal dans une coalition aussi diverse si lenjeu navait pas été clairement relié aux intérêts et préoccupations dune communauté en particulier.
Lavocate associée, qui a aussi participé à la conférence téléphonique, a décrit, dune perspective judiciaire, limportance de la coordination, qui lui a évité de recevoir des messages différents des clients individuels. Le moment le plus difficile est survenu lorsque les partenaires de la
coalition, confrontés à un délai fort pressant, ont été invités à soumettre leurs commentaires sur le mémoire directement à lavocate, de sorte quil lui a fallu concilier des instructions quelque peu contradictoires.
Toutes les personnes impliquées ont souligné la volonté de lavocate associée de participer directement aux réunions de la coalition, son ouverture à la participation communautaire et sa capacité à communiquer des concepts juridiques dune manière claire et accessible.
Le degré de participation des partenaires de la coalition a varié sensiblement dun groupe à lautre, certains membres sexcusant même de navoir pu participer plus activement Dautres membres du groupe coalisé ont souligné, cependant, quil est normal que les membres des groupes naient pas tous le même temps ni la même énergie à contribuer, et quil est important davoir des attentes réalistes, eu égard aux circonstances propres à chacun des participants. Certains estimaient que lon aurait pu faire davantage pour appuyer les groupes moins familiers avec le processus judiciaire, en produisant plus de documents de fond, en prenant davantage de temps pour faire les présentations, en expliquant les enjeux et les processus, etc.
On a reconnu que les délais étaient serrés, souvent en raison des dates limites imposées par les tribunaux. En travaillant au sein dune coalition aussi vaste, il est facile de sous-estimer le temps requis pour faire circuler les documents, recueillir les commentaires et dégager un consensus sur des positions communes de politique.
Tous estimaient que la qualité du mémoire et de lintervention orale avait été sensiblement renforcée du fait que lon travaillait en coalition. Bien que les membres des groupes cherchent généralement à prendre en compte limpact de la position juridique de leur propre groupe sur la coalition lorsquils préparent des interventions en cour, le large éventail des perspectives des partenaires de la coalition a beaucoup aidé à élaborer une approche apte à faire progresser les principes et la jurisprudence en matière dégalité. Un partenaire de la coalition a mentionné, à titre dexemple, quil était heureux de constater que les principes défendus par les groupes de lutte à la pauvreté avaient été intégrés dans lintervention de la coalition. La coalition aurait pu être tentée de faire une distinction pour la cause Egan, en faisant valoir que la SCFP ne touchait pas à la question des dépenses publiques, mais cela aurait créé un précédent défavorable aux communautés luttant contre la pauvreté, en suggérant que la discrimination puisse être justifiée lorsquelle a des incidences sur les dépenses gouvernementales. La coalition a plutôt choisi de contester directement une conclusion de la cause Egan à leffet que les dépenses financières peuvent servir de base pour justifier la discrimination.
Les partenaires de la coalition estimaient également que le processus de travail coopératif les avait aidés à mieux comprendre les perspectives des autres groupes et avait renforcé les alliances entre les organismes communautaires, et ils disaient espérer que cela leur permettrait de sappuyer les uns les autres à lavenir.
Les expériences vécues par les membres de la coalition SCFP correspondaient de près aux commentaires recueillis auprès dautres organismes dans le cadre dentrevues téléphoniques. Nous présentons ci-dessous un certain nombre de commentaires spécifiques que les personnes interviewées ont voulu faire ressortir :
Coordination de la coalition
De nombreux répondants aux entrevues endossaient limportance davoir un coordonnateur de la coalition. Comme la noté un participant, le travail en coalition prend du temps et narrive pas tout seul. Un groupe a éprouvé des difficultés à travailler au sein dune différente coalition ad hoc qui nétait pas dirigée par un coordonnateur. Les structures internes étaient trop floues et les participants au groupe changeaient de réunion en réunion. Tel que mentionné plus haut, une avocate a expliqué les défis quil a fallu surmonter lorsquon a circulé une ébauche de mémoire auprès des partenaires de la coalition et quon a recueilli les commentaires dun certain nombre de groupes différents, dont certains étaient contradictoires. Il a alors fallu prendre certaines décisions quelque peu arbitraires très rapidement avant la date limite de dépôt du document, afin de concilier les instructions contradictoires reçues.
Un coordonnateur de coalition peut aider à atténuer ces difficultés, en organisant des réunions, en assurant une bonne communication par un échange constant de documents, en gérant les finances de la coalition et en transmettant les instructions à lavocat, etc. Il nest pas nécessaire que tous ces rôles soient remplis par un seul groupe ou une seule personne. Un groupe pourrait être chargé de ladministration du projet, par exemple, tandis quun autre serait désigné pour remplir un rôle de liaison avec lavocat. Limportant, cependant, semble être de désigner un ou plusieurs ´ catalyseurs ª qui peuvent veiller à ce que les affaires de la coalition progressent suivant les plans et avec cohérence.
À première vue, la notion de leader désigné peut sembler incompatible avec le concept dune coalition idéale, composée de groupes participants sur un pied dégalité à la coalition. La plupart des personnes interviewées estimaient cependant quune coalition serait très difficile à faire fonctionner en labsence dune certaine forme de leadership. On a souligné que le rôle du responsable de la coordination serait de veiller à la bonne marche de lintervention, et non pas de prendre dimportantes décisions juridiques au nom de la coalition, sans consultation. Comme dans tout rôle porteur dautorité, il incombe à ceux qui sont investis du pouvoir de ne pas en abuser. De même, le rôle de toute personne ou de tout petit groupe de travail désigné pour transmettre des instructions à lavocat, nest pas dautoriser des changements dans les paramètres fondamentaux convenus par les membres de la coalition, mais bien de rendre la communication plus claire en sassurant que lavocat reçoit ses instructions dune source unique. Des décisions mineures pourraient être prises sans quil soit nécessaire de contacter lensemble de la coalition, mais la personne chargée de la liaison avec lavocat devrait être en mesure de reconnaître quand une décision requiert une communication prompte avec les autres membres de la coalition. Par exemple, il ne serait pas approprié de prendre une décision qui réoriente largumentation de base ou entre en conflit avec les principes déjà convenus, sans en discuter avec les membres de la coalition.
Les répondants estimaient aussi que la clarté de la communication est déterminante. Il faut discuter à fond des principes de travail de la coalition et sentendre sur ceux-ci dès le départ. Les partenaires de toute coalition doivent clairement savoir qui est désigné pour remplir un rôle, et donner leur assentiment, et les personnes ainsi désignées doivent clairement comprendre le mandat quon leur confie, ainsi que les limites de leur autorité. Un organisme a élaboré des politiques écrites complètes, qui incluent des listes de contrôle, des politiques sur le travail en partenariat avec dautres organismes, des politiques relatives à lavocat(e) désigné(e), etc. Ces politiques ont été mises au point en réaction à des problèmes que le manque de clarté avait causés par le passé.
On a aussi souligné que le rôle de coordonnateur dune coalition peut prendre énormément de temps et que les personnes qui assument ce rôle doivent savoir dans quoi elles sengagent !
Certains des membres interviewés disent quon pourrait aller encore plus loin, particulièrement dans le cadre de contestations judiciaires dirigées par un organisme en particulier, et assumer un rôle de leadership dès le départ, en gérant les budgets et en choisissant lavocat, etc., sans pour autant être nécessairement confirmés dans ce rôle par les autres partenaires de la coalition. Dans certains cas, cela pourrait signifier la détermination des principes et des processus avant même dapprocher les autres groupes. Dans certains cas, la coalition pourrait être formée en premier, mais lorganisme ´ directeur ª pourrait ne pas solliciter lapport des autres participants sur les questions relatives à ladministration de la cause. On pourrait alors se demander si ce modèle se conforme réellement au concept de coalition. Une telle approche pourrait fonctionner lorsque lenjeu faisant lobjet du litige relève clairement dune seule communauté. Elle ferait probablement problème lorsque le déni dégalité repose sur des motifs multiples de discrimination. Une communauté pourrait alors se sentir marginalisée parce que lautre groupe sapproprie lenjeu. Dans cette situation, la clarté est aussi essentielle. Si le groupe qui met sur pied la coalition na pas lintention de créer un partenariat égal, il devrait au moins le dire clairement aux autres organisations dès le départ, en précisant sur quelle base il les approche.
Le litige coopératif
Le concept du litige coopératif est étroitement lié au travail en coalition. Le litige coopératif est un litige qui se fait sous limpulsion de la communauté et qui cherche à faire avancer les valeurs collectives plutôt que les intérêts individuels. Il peut émaner dune communauté unique ou il peut naître de la convergence dun certain nombre de communautés différentes. Les deux structures donneront vraisemblablement lieu à une coalition, soit de groupes ou de personnes, à lintérieur de la communauté, ou une coalition de groupes représentant une brochette de communautés en quête dégalité.
Tous les commentaires exprimés ci-dessus concernant le travail en coalition et le besoin de structures claires de prise de décisions, valent également pour le litige coopératif. Un autre élément clé du litige coopératif est quil nécessite une réévaluation du lien avocat client puisque différentes structures de pouvoir doivent souvent être mises en place pour faire en sorte que la perspective communautaire demeure lélément moteur du litige.
Relations avec les avocats
De nombreux groupes ont éprouvé de la difficulté à travailler avec les avocats, en particulier avec les conseillers juridiques qui ont une expérience limitée du travail en coalition ou de la participation à un litige coopératif. Les problèmes les plus communs sont le manque de volonté de la part du conseiller à partager le pouvoir de prise de décisions, son incapacité à exprimer les concepts juridiques en langage ordinaire et son manque de respect des perspectives communautaires. On estimait également que les avocats sont souvent formés à gagner leurs causes et à présenter les meilleurs arguments juridiques pour les gagner, alors que le litige coopératif amorcé à linstigation la communauté vise dabord à obtenir une jurisprudence favorable en matière dégalité, résultat qui pourrait être plus important que lissu dune cause en particulier. Par exemple, un argument qui pourrait faire gagner une cause mais créer un précédent défavorable aux autres communautés, ou fermer la porte à de futures causes, irait à lencontre de lapproche coopérative au litige stratégique.
Dautres groupes ont fait état de relations extrêmement positives avec les avocats. Dans ces cas, les avocats impliqués avaient de solides antécédents communautaires et comprenaient bien la valeur du modèle coopératif. On na pas eu besoin de les "éduquer" ou de les convaincre de limportance de travailler à lintérieur de structures communautaires. Ils les ont acceptées demblée, souvent en raison de leurs propres antécédents de coopératisme et de militantisme. De même, ces avocats étaient souvent les mieux placés pour articuler les concepts juridiques de manière quils soient accessibles aux personnes sans formation juridique, et saisissaient bien le besoin déviter les arguments qui pourraient avoir un impact négatif sur les autres communautés ou dans les causes ultérieures.
On sest aussi demandé sil était préférable que la coalition se réunisse en premier et transmette ensuite ses instructions au conseiller juridique, ou si le conseiller juridique devait participer directement aux réunions de la coalition ou de la communauté. À condition que les avocats laissent suffisamment de place dans les interventions pour que la cause soit vraiment dirigée par la communauté, la plupart des répondants ont jugé préférable quil soit directement impliqué au niveau communautaire. On estimait que cela aide à faire tomber les barrières entre la communauté et lappareil judiciaire, et que cela aide aussi lavocat à saisir les inquiétudes et les priorités de la communauté qui doivent être au cur de lintervention. Une avocate a fait remarquer quune participation directe lui permettait de mieux savoir où placer lemphase dans ses arguments devant la cour. Recevoir des instructions par le biais dun tiers, après coup, est toujours une façon moins désirable de faire puisquil est impossible de transmettre pleinement tous les aspects et nuances différentes que les membres de la communauté ont fait valoir. De même, les membres de la communauté ont indiqué quils estimaient participer plus directement au processus judiciaire et à la formulation de lintervention sils pouvaient exprimer leurs opinions directement à lavocat dans le cadre dune réunion, poser des questions, solliciter des explications et soumettre des solutions de rechange.
On a fait remarquer que, du point de vue de lavocat, travailler avec des coalitions prend inévitablement plus de temps et coûte donc plus cher.
Ressources
On a mentionné quil est essentiel de travailler en coalition et de recourir au litige coopératif si lon veut obtenir une jurisprudence cohérente en matière dégalité. Les coûts additionnels représentent cependant un obstacle à ne pas négliger. Le besoin de tenir de nombreuses conférences téléphoniques et possiblement de nombreuses réunions en personne, lampleur de la coordination requise et le temps accru que les avocats doivent consacrer à létude du dossier, sont autant déléments qui contribuent à gonfler les coûts du travail en coalition et du litige coopératif, au point où ils dépassent les ressources de plusieurs organismes.
Un certain nombre de groupes ont souligné la volonté de la direction du Programme de consultation judiciaire de reconnaître les coûts accrus découlant du travail en coalition, en approuvant des dépenses dépassant leurs plafonds habituels. Ces groupes estimaient quun tel niveau de soutien est essentiel pour appuyer et encourager les futurs projets coalisés. De même, les limites du mandat actuel du programme restreignent inévitablement la capacité des groupes dentreprendre des interventions coalisées dans dautres causes, notamment dans celles qui les obligeraient à contester certaines lois provinciales.
De plus, même si le Programme de contestation judiciaire pouvait couvrir les frais globaux accrus découlant dun projet coalisé, les groupes participants individuels devront vraisemblablement continuer à engager des frais internes lorsquils présentent des positions à leur propre organisme pour recueillir ses commentaires.
Lautre difficulté majeure qui se pose au niveau des ressources est le temps que les groupes participants doivent sengager à consacrer à la cause. En cette ère de coupures, de nombreux organismes ont de la difficulté à gérer leurs nombreux projets avec les ressources limitées en personnel dont ils disposent, et ce ne sont pas tous les groupes qui ont le personnel ou les autres ressources requises pour participer, à part égale, au processus détude, recherche et soumission de commentaires écrits dans un mémoire. Certains répondants estimaient que les groupes mieux nantis en ressources et possédant une plus grande expérience du litige, ont la responsabilité de faire ce quils peuvent pour appuyer les autres groupes et maximiser leur capacité de contribuer à une cause. Un autre membre dun groupe a suggéré quon établisse un système daccompagnement, en vertu duquel les partenaires plus expérimentés de la coalition seraient jumelés aux groupes moins expérimentés afin de favoriser un partage des informations et des structures de soutien.
Dautres répondants ont mentionné que le Programme de contestation judiciaire pourrait adopter une approche plus proactive à léducation et à laide aux groupes qui ont besoin dun plus grand soutien. Tout comme le concept de légalité ne signifie pas que tous les groupes doivent être traités de la même manière, de même le soutien au programme peut être modelé afin de soutenir les groupes qui en ont le plus besoin.
Il faut aussi avoir des attentes réalistes concernant ce qui peut et ce qui ne peut être accompli par le travail collectif et le litige coopératif. Il faut admettre que ce ne sont pas tous les groupes qui voudront consacrer les mêmes heures au projet certains pourraient tout simplement vouloir laisser leurs noms afin dappuyer une coalition, tandis que dautres pourraient soumettre leurs commentaires régulièrement, dans le cadre de réunions régulières, et dautres pourraient être impliqués dans le travail de rédaction du mémoire même. Pourvu que chaque groupe ait chance égale de contribuer dans la mesure où il le veut, rien nempêche chacun de choisir le niveau de participation avec lequel il se sent à laise, compte tenu de ses ressources, de ses besoins et de ses intérêts.
Le litige stratégique
On a choisi les groupes en fonction de limportance des causes types auxquels ils sont identifiés, cest-à-dire les causes qui feront progresser la stratégie générale en matière dégalité. Cela est souvent difficile car le litige est souvent réactif, se produisant lorsque des organismes doivent réagir à des défis judiciaires posés par des intervenants de lextérieur. Souvent, il appartient aux parties au litige et à leurs avocats de décider sils seront ouverts à une intervention de la communauté. Dans certains cas, les parties au litige et leurs avocats ont même du ressentiment contre une intervention quils ont perçue contre une intrusion de la communauté dans "leur" litige. Dans dautres cas, cependant, les groupes font état dexpériences positives dans leurs rapports avec les avocats et les clients, ceux-ci reconnaissant quil leur incombe de permettre à la communauté dintervenir dans le litige de cas types, en vertu de leur grand impact sur lensemble de la communauté.
Il est souvent difficile de faire progresser la cause de légalité, et très peu de groupes possèdent les ressources voulues pour identifier les parties potentielles au litige et mettre le litige en marche. Intervenir directement à titre de partie dans un litige crée aussi des conflits potentiels entre les intérêts des parties directement en cause et les intérêts de lensemble de la communauté. Lorsque les organismes agissent à titre dintervenant, ils ont une grande latitude pour mettre de lavant une perspective communautaire plus grande. Agir directement comme partie au litige entraîne le risque de se voir imposer des frais judiciaires plus élevés à la suite dun échec devant la cour.
Les consultations communautaires représentent un bon moyen de regrouper les personnes afin délaborer des plans stratégiques en vue dun litige, et certains organismes ont dit regretter que la seule occasion où les différentes communautés en quête dégalité se rassemblent en grand nombre semble être à lassemblée générale annuelle du Programme de contestation judiciaire.
De nombreux groupes ont indiqué quen formulant leurs positions judiciaires, ils sefforcent de prendre en compte limpact sur les autres communautés. Plusieurs ont aussi indiqué que la capacité de le faire est sensiblement accrue par le travail en coalition, alors que les différentes communautés ont la possibilité de partager directement les perspectives qui leur sont propres. Les groupes ont aussi reconnu, cependant, que les perspectives des différentes communautés pourraient être irréconciliables dans certaines causes. Au moins un groupe estimait quil est acceptable quun organisme fasse progresser ses propres intérêts au détriment de ceux des autres, puisque ces autres groupes peuvent également intervenir pour présenter leurs propres points de vue, et que le rôle des intervenants communautaires nest pas de prendre des décisions ou de réconcilier les points de vue conflictuels, mais bien de présenter les divers points de vue aux
tribunaux. Dautres groupes ont cependant exprimé lopinion que dans les situations où les conflits potentiels sont irréconciliables, il est préférable de choisir de ne pas aller de lavant avec une intervention, de sorte que les droits dun groupe ne soient pas obtenus au détriment de ceux dun autre.
Le rôle du programme de contestation judiciaire
Les groupes qui connaissent bien les enjeux du litige stratégique ont loué la volonté des dirigeants du Programme de contestation judiciaire dappuyer la mise sur pied de coalitions et le litige stratégique, et de reconnaître les coûts additionnels que cela engendre, en autorisant un financement extraordinaire, le cas échéant. Les groupes qui possèdent une expérience moindre du litige ont cependant dit craindre quil reste des barrières élevées à surmonter qui les empêchent daccéder aux ressources du programme. Ces groupes ont incité le Programme à accroître ses efforts de communication, ainsi que les ressources quil offre sur le Web. Les matériaux quils estimaient utiles davoir à leur disposition seraient des spécimens de demande de financement approuvée, quils pourraient utiliser comme précédents, ou, si ces données sont considérées confidentielles, un "cas type" qui montrerait aux groupes comment mieux préparer leurs demandes. On a aussi suggéré quil soit utile davoir des ressources plus grandes pour la recherche et la formation en matière juridique. Le site Web pourrait inclure des copies de tous les mémoires conçus avec lappui du Programme de contestation judiciaire, ainsi que des copies de tous les jugements rendus dans ces causes.
De nombreux groupes ont dit que même si le financement du litige est adéquat (dans les secteurs relevant du mandat du programme), des ressources insuffisantes sont mises à leur disposition pour la préparation de la cause avant que celle-ci soit élaborée (y compris, par exemple, le financement nécessaire pour recueillir des preuves et conduire la recherche sociale), ainsi que pour les recherches en matière juridique et pour les activités éducatives, autant avant quaprès laudition de la cause. On estimait que la recherche juridique est un secteur important si le litige stratégique doit être mené à terme avec succès, mais que le Programme offre peu de fonds à cette étape du litige. On estimait également que les ressources disponibles pour éduquer le public et les membres de communautés particulières concernant lévolution de la question au plan juridique étaient insuffisantes. On estimait que le Programme devrait intervenir plus proactivement afin de créer et de maintenir certaines ressources, tels que des listes de causes en matière dégalité et des résumés des plus importantes décisions rendues dans les différents secteurs de jurisprudence pertinents.
D. Résumé des constatations :
Les points clés soulevés pendant les entrevues sont résumés ci-après :
Avantages de travailler en coalition
Désavantages du travail en coalition
Obstacles au travail en coalition et au litige coopératif
Bien que la plupart des groupes conviennent que travailler en coalition et simpliquer dans des litiges coopératifs et stratégiques soient des objectifs souhaitables, ils ont identifié un certain nombre dobstacles qui compliquent la concrétisation de ces modèles :
Comment surmonter les obstacles
En dépit de ces obstacles, de nombreux groupes ont remporté dimportants succès dans la mise sur pied de processus et principes qui bonifient et renforcent le processus de coalition ou de litige coopératif :
Bien quun large consensus se soit dégagé entre tous les participants concernant la valeur de travailler en coalition, ainsi que concernant le rôle important dappui au litige coopératif joué par le Programme de contestation judiciaire, il reste des différences dans les perspectives des participants concernant un certain nombre denjeux clés. Les groupes en quête dégalité étant le reflet de la société plus grande dans laquelle ils uvrent, on retrouve des inégalités entre eux quant à leur niveau dexpérience judiciaire, leur accès aux ressources, ainsi que leur accès aux tribunaux. Bien que plusieurs des groupes plus expérimentés et mieux nantis reconnaissent que linégalité des pouvoirs entre les membres dune coalition crée un problème, très peu estiment quils ont un rôle à jouer pour le régler. Comme un des participants la fait remarquer, "vous pouvez parler de litige coopératif tant que vous voulez, mais si certaines personnes ne savent même pas ce quest la charte, tout cela ne rime à rien".
Étant donné que le Programme de contestation judiciaire a été établi afin de faire progresser la notion dégalité, et compte tenu de son rôle bien accepté comme source de soutien aux litiges qui font avancer cette notion, le Programme de contestation judiciaire est le mieux placé pour tenter de régler le problème diniquité entre les groupes en quête dégalité. Conformément aux buts du programme et au mandat de financement qui lui est confié, les auteurs du présent document estime approprié de soumettre certaines recommandations au Programme afin quil puisse mieux soutenir le litige dans un cadre de coalition :
ANNEXE:
Liste des questions soumises aux participants, aux fins du présent rapport
- Comment avez-vous réglé les questions financières à lintérieur des coalitions auxquelles vous avez participé ?
- Quels exemples de "litige coopératif" avez-vous connus ? À votre avis, est-ce une stratégie ou un format de litige apte à conduire à la réussite ?
- Si oui, quels facteurs contribuent à son succès ?
- Si non, pourquoi pensez-vous que ce format ou cette stratégie ne mène pas au succès ?
- Croyez-vous que les groupes en quête dégalité doivent relever des défis différents les uns des autres en matière de litige en vertu de la charte et, dans laffirmative, quelle serait la cause de ces différences ?